simon pierre

Vidès : Simon-Pierre, dans ton article précédent (lettre n°4), tu écrivais : « L’Institut International Marie Auxiliatrice (IIMA) travaille avec le VIDÈS pour représenter auprès de l’ONU, le travail de chaque soeur dans le monde entier, et ainsi porter la voix de ceux qui en ont le plus besoin sur la scène internationale » Tu le savais, toi, que les soeurs salésiennes avaient un Bureau à Genève et que tu pouvais y faire un stage ?

SPE : Bien sur ! Je recommençais mes études en entreprenant une recherche socio-anthropologique sur les enfants des rues d’El Salvador en Amérique Centrale. Au cours des premiers mois de mon travail, les mots droits de l’Homme et droits de l’enfant revenaient souvent dans la bouche des ONG avec lesquels je travaillais. Un jour j’apprends que Sr Maria Grazia CAPUTO était de passage à Paris pour un événement du VIDÈS. En tant que fondatrice et principale représentante du bureau des droits de l’Homme IIMA / VIDÈS. (Institut International Marie Auxiliatrice), elle venait expliquer ce que les soeurs salésiennes faisaient aux Nations Unies. J’avais besoin d’en savoir plus !

Vidès : Et c’est à ce moment-là que tu as pensé qu’il serait intéressant de voir de près ce Bureau des droits humains ?

SPE : Oui, j’ai alors pensé que dans le cadre de ma recherche, y faire un stage pouvait être pertinent - pour voir ce qui se passait au sein de cette gigantesque Organisation des Nations Unies ; pour comprendre les enjeux politiques et sociaux qui s’y jouaient ; pour aller fouiller sur tout ce qui se fait au niveau des enfants des rues du monde entier.

Vidès : Qui travaille exactement au Bureau ?

SPE : Il y d’abord Maria Grazia, la directrice, qui gère le bureau à tous les niveaux et fait le lien entre l’Institut et l’ONU. Elle organise tous les ans plusieurs sessions de formation pour des soeurs qui ensuite, dans leurs provinces, sensibilisent les autres religieuses. Le bureau des droits de l’Homme est un outil excellent que peut saisir chaque soeur du monde entier pour donner la voix à ceux qui habituellement ne le pourraient pas. Ensuite, il y a Maria, son assistante, une italienne qui la supplée dans ses différentes tâches.

Vidès : Et puis il y a vous !

SPE : Puis, il y a nous, les stagiaires volontaires ! Notre nombre diffère à chaque session. De Janvier à Mars nous sommes cinq : Laure des USA, Sofia du Mexique, Anna et Pierpaolo d’Italie et moi-même. Ce que nous faisons dépend de l’agenda de l’ONU. En général, nous assistons aux Comités des Droits de l’Homme, aux sessions du Conseil des Droits de l’Homme, aux Examens Périodiques Universels de chaque pays, etc. Les réunions sont donc par pays ou par thème, les deux à la fois quand il s’agit des comités.

Vidès : Vous, membres du Bureau, vous êtes seulement observateurs ou vous avez le droit d’intervenir ?

SPE : Nous nous rendons à ces rencontres souvent comme observateurs, de temps en temps pour parler suivant les besoins de l’Institut et les questions autour des enjeux mondiaux actuels. Après les réunions, nous rendons compte aux soeurs du pays concernés de ce que leurs représentants ont dit et des décisions qu’ils ont prises pour améliorer la situation de leurs concitoyens. Quand il s’agit de prendre la parole ou de faire un dossier, c’est un travail plus important. D’abord, nous prenons contact avec les soeurs sur le terrain pour préparer notre document. Ensuite, nous jouons des coudes pour prendre la parole ou faire part de nos remarques. En fait, ce n’est pas nous qui allons être écoutés, mais les ambassadeurs et les experts internationaux. Ce sont eux les « acteurs ». Alors notre travail consiste à chercher quel ambassadeur ou quel expert est plus sensible à telle ou telle question afin de le sensibiliser à nos recommandations afin qu’il les porte devant les autres pays.

Vidès : C’est un beau travail de charité ! Et comment se passe ton séjour au milieu des soeurs?

SPE : La communauté est internationale. En plus de Maria Grazia et des stagiaires, il y a deux autres religieusesitaliennes qui gèrent l’école primaire salésienne où se trouve notre bureau. Le plus drôle reste la communication. Les italiens étant majoritaires, c’est cette langue qui prédomine, puis le français, l’espagnol et l’anglais. Il ne se passe pas une heure, sans que toutes ces langues soient utilisées ! Au niveau du rythme ce n’est pas toujours simple. Par exemple pour l’école, nous déjeunons à 10h50. Au début, cela relevait d’un sacrifice. Mais ces temps de repas nous permettent vraiment de discuter les uns avec les autres, entre le bureau, l’école et l’ONU et cela est très important !

Vidès : Comment vis-tu les rencontres à l'ONU au Palais des Nations?

SPE : Notre bureau se focalise sur le droit à l’éducation. Au début, on a du mal à cerner le mécanisme énorme et complexe qu’est l’ONU. Cette complexité montre le sérieux et la volonté des différentes nations pour réagir face à n’importe quelle situation, toujours dans l’idée de prévenir de nouveaux conflits et d’améliorer la dignité de chaque homme et femme, quels qu’ils soient. Quand on rentre les premières fois au Palais des Nations ou au Palais Wilson, on peut rester des heures à observer tout ce qui se passe sans forcément écouter ce qui se joue. Tout autour de la salle, se trouvent les interprètes. Alors on met notre petite oreillette, puis on change les canaux, on passe d’une voix masculine à une voix féminine alors que l’orateur n’a pas changé de genre entre temps. On passe du français au chinois, du Russe à l’Espagnol, et de l’Anglais à l’Arabe – les six langues officielles à l’ONU. On s’amuse à chercher lequel est français. Puis il y a souvent du mouvement, des gens qui rentrent et sortent ; ceux qui parlent ou sont au téléphone, etc. C’est impressionnant au début ! Après, on rentre dans le mouvement, on discute de tel ou tel point avec notre collègue avant de prendre la parole, on cherche le document dont on a besoin…

Vidès : Quel est ton rôle, à toi, précisément?

SPE : Cela dépend s’il s’agit d’un Comité, d’un Examen Périodique Universel (EPU), d’un Groupe de Travail ou d’autres mécanismes de l’ONU. Cela dépend aussi de ce que nous y faisons, si nous sommes seulement là comme observateur ou comme orateur. Jusqu’à présent, j’ai travaillé sur le futur et deuxième EPU de la République du Congo. J’ai alors regardé ce qui s’est dit avant et quels engagement le Congo-Brazzaville avait pris pour écrire un questionnaire aux salésiennes sur place. Avec leur réponse, j’ai, en partenariat avec une autre ONG, rédigé une déclaration écrite pour le Groupe de Travail en charge de l’EPU du Congo. On parle de cas très concrets comme la surpopulation des classes, le châtiment à l’école ou l’exploitation des aveugles au port de Brazzaville qui passent des marchandises illégales entre les deux Congo. En fait, on donne toutes les informations pertinentes où il y a violation des droits de l’Homme alorsque le Congo s’était engagé à prendre les mesures nécessaires sur les questions que nous évoquons. J’ai aussi suivi plusieurs comités et rédigé des rapports aux soeurs du pays concerné pour qu’elles sachent ce qui s’est dit et quel engagement ont pris leurs gouvernants. On peut ainsi vérifier si des pays ne donnent pas de fausses informations. D’autre part, les soeurs du pays peuvent ensuite s’appuyer sur ces engagements acceptés par le pays pour monter des projets ou dénoncer des dérives. En ce moment même, je suis en train de suivre un groupe de travail sur la déclaration d’un nouveau droit émergent : le droit à la paix. C’est passionnant de voir les enjeux qu’il y a et les négociations qui se jouent.

Vidès : Tu es à la fin de ton séjour…Cette expérience t’a beaucoup appris… mais sans doute aussi questionné ?

SPE : Quelles répercutions cela a-t-il vraiment sur le terrain? C’est la question que je ne cesse de me poser. Mais il est primordial de faire des droits de l’Homme une réalité pour chaque personne. Ce n’est bien sûr, pas simple car, qu’on le veille ou non, les, enjeux politiques et économiques sont nombreux.

Vidès : Mais aussi certainement, une volonté d’améliorer le sort des pauvres, de changer certaines situations, j’espère ?

SPE : Oui, tous les représentants officiel veulent améliorer les conditions de leurs concitoyens et les relations entre les pays. Je crois justement que la société civile, comme notre bureau, a un rôle important et primordial pour faire de ces droits de l’Homme, une réalité sur le terrain. Elle doit communiquer les décisions prises ici à Genève. Elle fait souvent cas de violation et permet leur réparation. Dans d’autres cas, elle prévient ces violations par l’information et la formation. Elle permet aussi que les enjeux politiques et économiques ne priment pas sur la dignité humaine. Je crois aussi que l’ONU peut être une source d’inspiration et un signe positif d’espérance pour que notre monde s’améliore. Cela prendra du temps car il s’agit de faire évoluer chaque mentalité - pas seulement celle d’un Etat mais la nôtre aussi. Cependant, je suis convaincu que grâce à la discussion, la coopération et l’élaboration en commun de nouvelles normes internationales respectueuses et libres, des résultats probants viennent au jour pour le plus grand bien des peuples.

Vidès : Merci Simon Pierre ! Et toi, demain, que fais-tu?

SPE : Je repars au Salvador pour quatre mois afin de poursuivre mon travail sur le terrain. Je continue aussi mes travaux sur le mode de vie de ces enfants, la politique et les ONG qui les entourent. J’aurai cette fois un regard centré sur le lien que ces enfants entretiennent avec leurs familles et avec les acteurs sociaux qu’ils rencontrent dans la rue. En grand rêveur que je suis, j’envisage dans les prochaines années de partir m’installer en Amérique Centrale pour travailler sur la question de l’enfance vulnérable. Je suis certains que les droits de l’Homme et de l’enfant y auront une place particulière !

(Pour les intéressés : http://enfantrues.hypotheses.org/) (Article du 20 février 2013, répondant aux questions du Vidès)